Faire des erreurs pour apprendre

Cet article est le n°6/52 du Défi: “52 idées à explorer pour aider vos 12-25 ans à trouver leur voie”

ne pas avoir droit a l erreurQui a peur d’échouer, échoue à apprendre”… Ce proverbe chinois glané au fil de mes lectures a réactivé le souvenir d’une mésaventure que Teengirl2 avait vécue lorsqu’elle était au collège. Elle était rentrée un soir complètement démotivée de son cours d’anglais. Son professeur avait l’habitude d’évaluer l’implication des élèves à l’oral à travers une note de participation. La subtilité résidait dans le fait que seules les réponses justes comptaient pour un point. En résumé, un élève plein de bonne volonté qui essayait de s’exprimer (c’était un cours de langue étrangère, je le rappelle !) et qui commettait la moindre erreur, se faisait rabrouer par son professeur et ne se voyait attribuer aucun point de participation.

Je me suis demandée quelles conséquences pouvaient avoir de telles pratiques pédagogiques sur le comportement des collégiens ? Comment pouvaient-ils apprendre s’ils n’avaient pas le droit à l’erreur ?

La peur de se tromper bloque les apprentissages

« Qui n’a jamais essuyé d’échecs, n’est pas assez expérimenté. », Pierre-Claude-Victor Boiste

Ma fille m’a affirmé qu’elle n’avait plus du tout envie de participer en classe parce qu’elle avait peur de se tromper et de se sentir humiliée par la réaction de son professeur. Par chance, elle a, par la suite, vécu d’autres expériences plus positives avec d’autres enseignants. Cela ne l’a pas découragée d’apprendre par ses propres moyens en visionnant des vidéos sous-titrées ou en traduisant des paroles de chansons. Mais qu’en est-il de ses camarades de classe ? Comment ont-ils imprimé cette expérience ?

J’ai bien peur que le message que risquent d’intégrer la plupart des élèves soit : « Tu n’as pas le droit de te tromper » ou sa variante, « Tu n’as pas le droit de ne pas savoir ». Face à cette injonction, certains se tairont et cesseront d’agir…La meilleure façon de ne pas se tromper étant finalement de ne rien faire ! D’autres développeront des stratégies ingénieuses pour avoir la reconnaissance de leur enseignant et de leurs pairs, comme cet élève qui s’est procuré toutes les réponses des exercices et lève la main dès qu’il le peut…Au bout du compte, entre silences et faux-semblants, ces adolescents n’auront ni l’occasion de progresser, ni la joie de nourrir leur confiance.

A l’âge adulte, la peur de l’échec paralyse les projets

On retrouve malheureusement cette peur et cette honte de l’échec à l’âge adulte.

les echecs des entrepreneurs mal vus en France

Lorsque j’étais conseillère en création d’entreprise, j’ai eu un jour un entretien avec un commerçant qui avait dû liquider son affaire au bout d’un an. Il est tout d’abord arrivé sur la défensive en m’expliquant qu’il avait été très mal conseillé et qu’il souhaitait remobiliser des fonds pour recréer le même type de commerce.

Au fil de notre conversation, il comprend que je ne suis pas là pour le juger mais pour l’aider à avancer dans sa réflexion. Il ose me dire qu’il avait vu trop grand dès le départ et qu’il s’est rendu compte sur le tas qu’il avait un peu de mal avec le contact client. Mon interlocuteur est très affecté par cet échec, se sent coupable et a tendance à se dévaloriser. Nous faisons un tour d’horizon de ses expériences passées. Il a déjà été chef d’entreprise auparavant dans un autre domaine d’activité. Une belle réussite avec à la clé la création de plusieurs emplois. La deuxième tentative a été moins concluante et il était nécessaire d’analyser les raisons de cette mésaventure avant de repartir sur un autre projet. Il a perdu toutes ses économies et il lui faudra un peu de temps pour digérer.

J’essaie tout de même de faire prendre conscience à cet homme qu’il a une belle énergie et qu’il a développé durant cette année de galère une connaissance concrète du marché et des « à ne pas faire » en matière de commerce.

Le propre de l’entrepreneur est de fonctionner par essai/erreur/réajustement et de rebondir face aux surprises, bonnes ou mauvaises, qui peuvent se présenter à lui (voir le principe de la “limonade” en effectuation). L’échec fait partie intégrante de l’apprentissage et de l’expérience entrepreunariale. Contrairement à nos confrères américains, nous avons, en France, encore beaucoup de mal à accepter cela. Il suffit de voir comment sont considérés les entrepreneurs en échec par les organismes financiers. Et pourtant, ces chefs d’entreprise ont capitalisé des compétences et des savoir-faire inestimables durant leurs parcours.

L’échec est vécu d’autant plus douloureusement que la personne s’identifie à ses erreurs et finit par se trouver globalement nulle et incompétente. Elle s’inscrit alors dans une spirale négative qui émousse la confiance et l’envie de vivre des expériences nouvelles d’apprentissage. La personne n’évolue plus et n’ose plus prendre d’initiatives et de décisions.

Dans ce cas, il est urgent d’appeler au secours les neurosciences pour nous redonner de l’espoir et en finir avec ces fausses croyances qui nous gâchent l’existence !

Bonne nouvelle : l’erreur est une nourriture pour le cerveau

enfant explorateurNous sommes en tant qu’être humain des êtres d’exploration. C’est une question de survie. Nous naissons avec un cerveau doté d‘une plasticité cérébrale* hors du commun qui nous permet d’absorber l’environnement dans lequel nous grandissons et de développer les stratégies d’adaptation à notre lieu de vie. Il suffit d’observer l’énergie qu’un enfant va déployer pour toucher, scruter, écouter, déplacer tout ce qui l’entoure. Durant les trois premières années de sa vie, il va tout de même réaliser l’exploit d’apprendre sa langue maternelle sans efforts !

Céline Alvarez, auteur du livre “Les lois Naturelles de l’enfant” précise le fonctionnement de cette plasticité cérébrale chez les enfants puis chez les adultes. Pendant que les petits expérimentent, ce ne sont pas moins de 700 à 1000 nouvelles connexions par seconde qui se créent pendant les 5 premières années de la vie. Quand nous grandissons, cette plasticité cérébrale diminue. Nous ne sommes pas moins intelligents mais nous nous spécialisons dans les un tiers de tâches qui nous sont utiles dans notre quotidien et laissons de côté les deux tiers qui ne nous sont pas utiles. C’est ainsi que nous passons de 1 million de milliards de connexions chez l’enfant à 300 000 milliards chez l’adulte. Nous gardons toutefois le pouvoir de sculpter et de muscler notre cerveau en lui offrant des expériences stimulantes.

Car notre cerveau est taillé pour résoudre des problèmes et trouver des solutions. Comment fait-il ?

plasticite du cerveau

Emmanuel Procyk, neurobiologiste au CNRS, nous éclaire : avant que nous réalisions une action, notre cerveau va faire une prédiction. 90 millisecondes avant même que vous ayez réalisé l’action, le cerveau va détecter si vous avez réussi ou si vous avez fait une erreur. Pour cela, il constate tout simplement l’écart entre sa prédiction et ce qu’il se passe réellement. Puis, votre cerveau va mettre à jour sa prédiction, vous allez réessayer et recommencer ce processus essai/erreur/correction jusqu’à obtenir le résultat que vous souhaitiez. C’est comme cela que nous apprenons et nous nous adaptons à notre environnement. Dans ce processus, l’erreur n’est qu’une simple information nous indiquant qu’il y a un écart entre la prédiction et l’action et nous guidant vers la solution. De plus, la zone du cerveau qui évalue l’erreur ou la réussite est la même que celle qui conduit la recherche d’informations dans notre environnement. Ceci signifie que lorsque nous développons notre expérience de l’essai/erreur, nous stimulons également notre capacité à aller explorer notre environnement pour y chercher des solutions.

En résumé, voilà ce que nous révèle les neurosciences : l’erreur est le résultat de nos explorations et le terreau de nos apprentissages. C’est la nourriture préférée de notre cerveau, c’est la preuve que nous sommes vivants. Si nous ne nous trompons pas, nous n’expérimentons pas, nous n’apprenons pas, nous ne vivons pas !

Posez-vous la question : combien de paniers Michael Jordan a-t-il raté dans sa carrière de champion avant d’être au top ? Combien de matchs a-t-il perdu ? (il vous répond en personne à la fin de cet article).

Que pouvons-nous faire pour aider les jeunes à ne plus avoir peur de se tromper ?

ne plus avoir peur de se tromper

En tant qu’enseignant, parent ou conseiller, essayons de permettre à ceux que nous accompagnons d’expérimenter, de faire des erreurs et de se rendre compte par eux-mêmes des autocorrections à mettre en place.

Pour reprendre une expérience par laquelle nous sommes tous passés, l’enfant qui apprend à marcher a besoin de perdre l’équilibre, de tomber et retomber plusieurs fois avant de mettre un pied devant l’autre avec assurance. Nous devons juste veiller à lui envoyer des signes positifs d’encouragements lorsqu’il essaie de se relever et nous assurer qu’il ne se balade pas aux bords d’un précipice au cours de ses déambulations !

Une démarche d’accompagnement constructive pourrait s’articuler autour de ces quelques points :

  • Travailler sur soi et comprendre que l’erreur n’est pas une faute mais une étape incontournable dans une démarche d’apprentissage,

  • Louer les réflexions, les stratégies, la progression et les efforts plutôt que les notes et les résultats,

  • Si vous accompagnez un jeune en projet, aider le à délimiter ce qu’on appelle la perte acceptable en effectuation : savoir ce que l’on est prêt à perdre dans un projet permet d’absorber plus facilement les mésaventures et les erreurs de parcours.

  • Si ce jeune teste son projet sur le terrain, s’égare ou essuie des échecs, plutôt que de le juger et de le culpabiliser, l’inciter à s’interroger sur ses erreurs, à faire un bilan de ce qu’il a appris et à trouver des alternatives pour y remédier ou rebondir.

Un dernier conseil : autoriser vos ados à progresser dans leurs erreurs

« Tu peux rater, mais de mieux en mieux », Samuel Beckett

autoriser les erreursEmmanuel Procyk nous alerte sur cette petite phrase que nous aimons répéter à nos enfants pour les rassurer « Tu as fait une erreur, ce n’est pas grave. L’essentiel, c’est de ne pas la refaire. » (je suis personnellement abonnée à cette formule). En fait, le message que nous leur envoyons est plutôt anxiogène puisqu’ils l’interpréteront comme cela : « Ecoute ! Cette fois ça passe, mais la prochaine fois tu n’as plus le droit de te tromper ! ». En fait, le chemin n’est pas si simple que cela. Peut-être que nos enfants auront besoin de répéter une erreur plusieurs fois avant d’avoir un déclic et comprendre comment faire pour s’avancer vers une solution. Ils tâtonnent et progressent en quelque sorte dans leur erreur.

L’important est que nous veillons à ce que les émotions associées à l’erreur soient plutôt positives pour éviter toutes situations de blocage psychologique. Dans un monde idéal, ce serait génial que notre enfant puisse se dire : « Chouette, une erreur ! Je vais me creuser la tête pour résoudre ce problème et apprendre quelque chose ».

Finalement, en préparant cet article, j’ai appris qu’il existait deux types d’erreurs :

  • Celle qui est de ne jamais rien tenter par peur d’être jugé et d’échouer. Elle génère beaucoup de frustration.

  • Celles que nous accumulons en osant nous lancer. Elles sont le ciment de notre expérience.

michael jordan a perdu avantde gagner

Voici ce que nous dit Michael Jordan, le plus grand joueur de basket de tous les temps selon la NBA :

« J’ai raté 9000 tirs dans ma carrière. J’ai perdu presque 300 matchs. 26 fois, on m’a fait confiance pour prendre le tir de la victoire et j’ai raté.  J’ai échoué encore et encore et encore dans ma vie. Et c’est pourquoi j’ai réussi. »

Quelle erreur êtes-vous prêts à tenter pour vous-mêmes et/ou pour vos enfants ? N’hésitez pas à partager vos témoignages dans les commentaires.

A bientôt sur Learneuse.com !

Pour aller plus loin

  • Ecoutez le débat entre Emmanuel Procyk, neurobiologiste, Charles Pépin, philosophe et Sébastien Bohler, journaliste sur le thème « Se tromper, à quoi ça sert ? »
  • * Plasticité cérébrale : capacité du cerveau à remodeler ses connexions en fonction du vécu. Vous pouvez regarder la vidéo réalisée par Céline Alvarez pour mieux comprendre la magie de la plasticité cérébrale chez les enfants et pourquoi il est important de leur offrir un environnement riche et bienveillant.

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4 réflexions sur “Faire des erreurs pour apprendre

  1. Goldusa dit :

    Les erreurs dans le Vie sont les meilleures leçons nous permettant d’aller de l’avant une fois qu’on a pris suffisamment de recul pour comprendre ( pourquoi) ce qui s’est passé. Car sur le moment il est clair qu’on reçoit un coup de massue qu’on digère mal. Le pire des échecs est le statu quo , de ne rien faire voire pire de répéter les mêmes erreurs et à ce moment c’est un choix .

    • Jo Andria dit :

      C’est vrai qu’il y a déjà un travail d’acceptation et aussi savoir être indulgent avec soi-même sur le coup. Mais comme tu dis, il est important de comprendre ce qui s’est passé pour repartir du bon pied ! 🙂

  2. Goldusa dit :

    Ca me rappelle une certaine professeur de français en 6ème qui s’évertuait à m’afficher devant tout le monde pour souligner que j’étais un paresseux en me contentant juste d’être scolaire a sans approfondir mes connaissances à travers un travail personnel…

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